07.10.2008

Le secours de Clio

clio.jpg(article paru dans le Mone hier soir)

 

Le secours de Clio, par Jean-Noël Jeanneney

 

"On ne va jamais aussi loin que quand on ne sait pas où l'on va." Il paraît que Cromwell tint un jour ce propos, où se mêlait de l'optimisme quant au sort de l'humanité et du scepticisme sur l'efficacité d'une lucidité dans l'action. Ce fut vrai peut-être pour la nymphe Europe emportée vers l'Occident sur les flancs du taureau blanc dont Zeus avait emprunté la forme : son vertige eut sa vertu concrète. Ce fut vrai (plus récemment !) dans les premiers moments de l'aventure conduite par Jean Monnet et les siens, qui considéraient que les élites devaient se porter en avant des peuples, trop difficiles à dégager de leur attachement aux nations souveraines et auprès de qui il valait donc mieux n'être pas trop explicite.

 Pourtant chacun ressent désormais que ces temps sont révolus et que seule l'adhésion des citoyens, demain et plus tard, permettra de progresser non seulement vers plus de bien-être, mais aussi vers la fierté de peser sur le destin de notre planète.

Or c'est ici que Clio, muse des Rendez-vous de l'Histoire de Blois, pousse le rideau qui la dissimulait à moitié et vient s'imposer sur la scène, confiante (sans arrogance) en son utilité intellectuelle, civique et sociale. Elle parle, étant d'esprit concret, plus volontiers des Européens que de l'Europe comme idéal ou comme abstraction. Et elle leur dit qu'en cette conjoncture l'apport de l'Histoire peut être précieux, en complément ou en contrepoint de ce que lui offrent les autres disciplines, ses soeurs qui sont aussi parfois ses rivales.

Avec les géographes, elle parlera des frontières et de la dialectique de l'espace et du temps. Pour évaluer avec eux les conséquences des coups de serpe qu'ont portés sur le continent les divisions de l'Empire romain, l'extension des hérésies, la division de l'Empire de Charlemagne, les invasions musulmanes, le schisme du XIe siècle entre Eglise d'Occident et Eglise d'Orient, ou encore la Réforme retranchée du catholicisme. Et aussi pour défendre sa conviction, nourrie d'expérience, qu'aucun ensemble humain ne peut être solide sans que ses habitants connaissent clairement ses dimensions durables, c'est-à-dire ses limites bien fixées.

"Il faut s'arrêter quelque part", disait Aristote à propos de la quête rétrospective des causes des événements successifs. Même chose en aval ! Turquie incluse ou non, le passé apprend à se méfier de l'inconfort psychologique des douanes mouvantes.

Aux théologiens, soucieux, à Rome ou ailleurs, d'ouvrir le débat sur les racines de l'Europe, Clio remettra en mémoire que, si elles sont largement chrétiennes, elles ne peuvent pas être dites "essentiellement chrétiennes", malgré ce que prétend l'actuel chef de l'Etat en mépris pour les autres, parce que c'est de la diversité de ses sources que ce grand fleuve tire sa force et ses beautés, que l'Antiquité gréco-romaine en est un affluent capital, que le judaïsme et l'islam en ont enrichi la substance, que les Lumières sont sans prix, qui promeuvent la raison contre tous les cléricalismes, y compris, pour une part d'entre elles, en coexistence avec une foi dégagée des obscurantismes.

Avec les juristes, Clio discutera du rôle des institutions et des avancées politiques. Jean Monnet pensait que les premières étaient seules à même d'accumuler de la sagesse, de Gaulle (non moins européen, malgré ce que disent les fédéralistes), que si l'on allait trop vite dans ce champ, des forces mal maîtrisées, éventuellement extérieures, s'engouffreraient dans le vide laissé par l'absence de détermination collective, au grand dam de toute volonté partagée. En ces temps post-référendaires, où beaucoup doutent que de grands projets collectifs puissent venir consoler des déceptions constitutionnelles, ce qui fut éclaire ce qui sera.

Aux économistes, Clio rappellera sans trop de malice (car au fond ils le savent déjà) que la prospérité de l'Union, qu'ils saluent et que, dans le meilleur des cas, ils renforcent, est un acquis dont l'avantage est grand, mais qu'il est arrivé fréquemment qu'elle attise les antagonismes autant que les solidarités - voyez l'Irlande, tout récemment, ou la Grande-Bretagne, au XIXe siècle ; que les mérites du libre-échange n'ont pas été minces, jadis et naguère, mais qu'il est dangereux d'en faire une valeur sacrée et que souvent, en Europe et ailleurs, une protection (hypocrite ou pas, regardons outre-Atlantique), qui permet d'en réguler les effets, a trouvé sa pleine raison d'être ; que les peuples sont mus tout autant par leurs passions, généreuses ou délétères, que par leurs intérêts immédiats et par la représentation de l'avenir qu'ils se font pour eux-mêmes et pour leurs enfants : toute la chronique du Moyen Age, sur notre continent, avec ses angoisses apocalyptiques et ses élans artistiques, le démontre à volonté.

Aux philosophes, envers qui les historiens se tournent volontiers pour débattre de la maîtrise de la durée et des rythmes multiples et entrelacés des civilisations, Clio demandera de réfléchir avec elle sur les tempos selon lesquels les Européens ont pu et pourront faire progresser leur union : portés à admettre que tous les pays de l'Union ne marchent pas d'un même pas vers plus de cohésion politique et de cohérence intellectuelle, car chacun a ses allures propres, qu'a définies son destin et qui contribuent à tisser son identité. La leçon est qu'il serait absurde de faire passer tout le monde sous la même toise, puisque ce serait freiner toutes les initiatives partagées entre quelques-uns seulement, qui ont été si fructueuses, selon des projets divers, depuis plus d'un demi-siècle.

Avec qui Clio joindra-t-elle enfin ses efforts pour rappeler, sur le ton de l'ardeur et de la détermination, qu'il n'y eut jamais, sur cette terre, de paix durable pour les peuples désarmés ? Avec tous, peut-être...


Jean-Noël Jeanneney est président du conseil scientifique des Rendez-vous de l'Histoire de Blois et coprésident de l'association Europartenaires.

Article paru dans l'édition du 07.10.08.

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