24.10.2008

Le procès

Je reviens sur le mauvais procès fait à Milan Kundera, en reprenant l'article paru ce jour dans Le Monde, de Pierre Nora et Krzystof Pomian.

 

insoutenable.jpgUn nouveau procès kafkaïen à Prague, par Pierre Nora et Krzysztof Pomian

LE MONDE  24.10.08  

 

Imaginez qu'un jour vous appreniez par voie de presse qu'on vous accuse d'un crime que vous êtes censé avoir commis il y a plus de cinquante ans et dont la seule "preuve" est un document trouvé dans les archives de la police politique qui sévissait à l'époque.

Ce document est présenté comme si c'était parole d'évangile, vos accusateurs faisant entièrement confiance à leurs sources policières dont la véracité a été, on le sait, établie au-dessus de tout soupçon au cours de quelques procès mémorables.

 Aujourd'hui, on ne peut plus vous traîner devant un tribunal chargé de prononcer la peine capitale. Mais on peut toujours vous faire un procès devant le tribunal de l'opinion et vous condamner, sans que vous puissiez vous défendre, à une infamie que vos procureurs espèrent indélébile. C'est une histoire kafkaïenne, celle de Monsieur K. C'est celle de notre ami Milan Kundera.

Son cas nous touche, comme s'il nous concernait nous-mêmes. Mais nous voulons non seulement lui exprimer notre solidarité et notre admiration, ou lui conseiller d'écrire une autre Plaisanterie, cette fois sinistre. Nous voulons aussi poser une question de fond. La République tchèque est membre de l'Union européenne. Elle est un Etat de droit.

Comment est-il possible alors que les documents des services de sécurité staliniens puissent servir à étayer des accusations rendues publiques sans que ces documents aient été soumis à une critique minutieuse, et avec le mépris total des principes du droit, à commencer par la présomption d'innocence ? Comment est-il possible que ces services de sécurité soient considérés comme crédibles et que leurs propos aient gardé entier leur pouvoir de nuisance ? Comment est-il possible qu'au nom de la lutte contre le totalitarisme on reconduise les pratiques totalitaires ?

La République tchèque n'a pas, hélas, le monopole de tels agissements. Il en va de même en Pologne où l'on a lancé une campagne de calomnies contre Lech Walesa. Dans ces deux pays, peut-être aussi ailleurs, les opportunistes d'hier et les frustrés d'aujourd'hui s'en prennent aux autorités qu'elles soient artistiques, intellectuelles ou morales pour les détruire, en utilisant les bombes à retardement plantées naguère par les serviteurs zélés du "socialisme réel". Et pour ouvrir ainsi la voie à des forces populistes, nationalistes et autoritaires.

Serions-nous en train de voir s'instaurer une Europe non pas "à deux vitesses" mais à deux étages de droit, celui qu'il faut respecter à l'Ouest et celui qu'il est permis de bafouer à l'Est ? Il n'y a pas d'"affaire Kundera". Mais il existe bel et bien une affaire des moeurs politiques et judiciaires dans quelques pays de l'Union européenne.

Pierre Nora est  historien, membre de l'Académie française.

Krzysztof Pomian est historien, directeur de recherches au CNRS.

 

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